"Ebaki“ : trancher dans tous les sens (Elgar N° 602 Juillet/Août 2020)

  

En euskara, le verbe "couper" se dit "ebaki".

Selon le linguiste michel Morvan, le mot viendrait de la racine indo-européenne -bak/-pak, que l'on retrouve dans les langues dravidiennes du sud de l'Inde (pa:couper). De la même manière le mot "ebakortza" (littéralement: la dent qui coupe) désigne l'incisive.

Comme souvent en euskara, une racine de base a servi à former d'autres mots qui ont des sens voisins ou figurés. Ainsi, on retrouve la même racine dans le verbe "ebatsi" (voler, dérober, donc d'une certaine manière "couper") et dans le verbe "ebatzi" (juger, et que fait-on d'autre quand on juge, si ce n'est qu'on "tranche" dans un problème à résoudre. Et par voie de conséquence, "le juge" se dit en euskara "epailea", avec la même racine.

Enfin, si on revient à l'origine du sens originel, rappelons que "ebats", est aussi le nom d'un pas très particulier des "mutxikoak" ou sauts basques, où on amorce un tour avant de le "couper" pour le terminer en sautant et en repartant dans la direction inverse.

Jean-Baptiste Heguy

 "Egia/Egun... : la clarté est partout (Elgar N° 601 Mai/Juin 2020)

 

Le basque, comme beaucoup d'autres langues, est formé de mots ayant un sens propre et un sens figuré. Ainsi, selon le linguiste Michel Morvan, les mots basques désignant la vérité, le jour, le Soleil... seraient tous issus d'une racine eurasienne commune : -eg-/-ek-

 Ainsi, "egun" signifie le jour, ou aujourd'hui, "egia", c'est la vérité, "eguzki" ou "eki", c'est le Soleil.

Et l'oeil, l'endroit même par où passe la lumière ou la clarté du jour, c'st "begia".

Rappelons que l'antonyme exact de "eguna" est "iluna", l'obscurité. ce mor est directement issu de la racine "il" ou "hil", qui signifie l'obscurité, la nuit mais aussi la mort au sens figuré.

"Ilargia", (littéralement, la "lumière de la nuit"), c'est la Lune.

"Hil", est aussi venu à désigner la lune elle-même dans le mot "hilabete", le mois (littéralement : la lune remplie".

C'est là une lointaine survivance de l'époque où les Basques comme de peuples très anciens, se servaient des phases de la Lune pour rythmer les saisons et la mesure du temps.

Jean-Baptiste Heguy

 "Txori/Zori" : un oiseau de malheur... ou de bonheur (Elgar N° 600 MARS/AVRIL 2020)

 Dans l'Antiquité Romaine, les augures étaient les prêtres qui étaient chargés d'interpréter les phénomènes naturels pour en tirer des bons ou mauvais présages. Le vol des oiseaux ou leur comportement faisaient partie des phénomènes observés.

Chez les Basques, peuple très lié à la nature, il était logique que les oiseaux prennent une très grande importance pour comprendre leur destin.

De "txori", l'oiseau, le basque est ainsi passé à "zori", le sort, le destin, la fortune. Logiquement, "zoriona"(littéralement le bon sort) est le bonheur et si quelqu'un est "zoriontsua", il est heureux. Parallèlement, les Basques s'adressent traditionnellement des "zorionak", quand ils s'envoient des félicitations ou des voeux, ou qu'ils souhaitent des anniversaires. Inversement, "zoritxarra" ou "zorigaitza" est le malheur ou l'infortune (de "txarra" et "gaitza", mauvais).

Et dans le langage courant, "zoritxarrez" et "zorigaitzez", c'est "malheureusement", et "zoritxarrean", c'est "au mauvais moment".

En français, on parle souvent des "oiseaux de malheur". En basque, les oiseaux peuvent apporter le bonheur ou le malheur, selon les hasards de la destinée. 

 

Jean-Baptiste Heguy

Ortzi : le dieu du Tonnerre est toujours là (Elgar N° 585 SEPTEMBRE/OCTOBRE 2017)

Avant que Dieu (celui des chrétiens) soit désigné en Euskal Herria par "Jainkoa", il y avait au Pays Basque une religion polythéiste liée directement à la Terre et aux événements naturels. Et qui a eu la chance d'y assister sait qu'au Pays Basque les orages peuvent être violents et spectaculaires. Pas étonnant donc que les Basques aient désigné le tonnerre par un dieu, Ortzi, qui était aussi celui du ciel. Il était tellement important qu'il laissé sa trace dans nombre de mots basques.

Ainsi, en euskara, le tonnerre est notamment par désigné par "ortzantz" (de Ortzi, et "azantza", le bruit).

L'arc-en-ciel qui peut suivre un orage quand le soleil réapparaît se dit "ortzadar" (de ortzi, et "adar", la corne).

Avant de qualifier l'aurore et devenir le nom d'un groupe de musique basque très connu, "oskorri" désignait aussi la couleur du ciel qui précédait un orage (de Ortzi et "gorri", rouge).

Une fois l'orage passé, le ciel étoilé prenait le nom de "oskarbi" (de Ortzi, et "garbi", propre).

Ortzi était tellement important qu'il a même servi pour qualifier certains jours de la semaine. "Jeudi" se dit donc en basque "ostegun" (de Ortzi et "egun", le jour).

De même, selon l'immense chercheur José Miguel de Barandiaran, le mot basque pour vendredi, "ostirala", viendrait de Ortzi et de "irala" qui serait une déformation de "ilargia", la Lune. le vendredi serait donc le jour où Ortzi rencontre la Lune...

 

Jean-Baptiste Heguy

 

Le chardon sylvestre : la fleur du Soleil  (Elgar N° 590 JUILLET/AOUT 2018)

La fleur du chardon sylvestre (carline acaule) a toujours été utilisée par les anciens Basques pour protéger les maisons de la foudre , des orages, des esprits malins et des maladies.

Le Soleil, divinisé sous le nom "Eguzki", protège les bonnes gens contre les sorciers qui agissent de préférence la nuit, et perdent tous leurs pouvoirs et leur force quand ils sont touchés par un rayon de soleil. D'où le nom basque du chardon sylvestre, nommé "eguzkilore", la fleur soleil. Sa forme très similaire à l'astre du jour est évidente et Barandiaran* rapporte que, grâce à elle, les génies malfaisants nocturnes ou les "mauvaises choses" (gaixtokeriak) ne pouvaient jamais passer le seuil de la porte.En effet, ils ne parvenaient jamais à compter la totalité des très nombreuses graines du coeur de la fleur avant le petit matin et de se faire surprendre par la lumière du Soleil.

On retrouve les symboles lunaires dans les traditionnelles stèles discoïdales des pierres tombales (hilarriak, littéralement "pierres des morts"), qui utilisent toutes les formes circulaires possibles et surtout dans la croix basque (lauburu) elle-même, dont les quatre branches s'inscrivent dans un cercle parfait.

 

 

Jean-Baptiste Heguy

 * Le Père Barandiaran (1889-1991), patriarche de la culture basque